Chapître 38 : Rose-Croix et Rosicruciens (pages 241 – 247)
Apportons donc quelques précisions sur les Rose-Croix car ce nom est de nos jours employé d’une façon vague et souvent abusive et appliqué indistinctement aux personnages les plus différents dont beaucoup sont illégitimes.
Etablissons une distinction nette entre Rose-Croix et Rosicruciens, ce dernier terme recouvrant une acception plus large que le premier. La plupart des prétendus Rose-Croix ne furent que des Rosicruciens.
Rappelons que les vrais Rose-Croix n’ont jamais constitué une organisation avec des formes extérieures définies.
Les associations connues au XVIIème siècle ne furent que rosicruciennes et qu’elles ne comptèrent aucun Rose-Croix du seul fait qu’elles sont des associations organisées.
Ne nous y trompons pas : ce n’est pas une question de terminologie mais quelque chose d’un ordre beaucoup plus profond puisque le terme de Rose-Croix désigne un degré initiatique effectif, c’est-à-dire un certain état spirituel dont la possession n’est pas liée au fait d’appartenir à une organisation définie.
Ce que représente cet état, c’est la perfection de l’état humain, car le symbole même de la Rose-Croix figure la réintégration de l’être au centre de cet état et la pleine expansion de ses possibilités individuelles à partir de ce centre.
Il marque donc très exactement la restauration de l’état primordial ou l’achèvement de l’initiation aux petits mystères.
Et pourtant, cette désignation même de Rose-Croix est liée à des circonstances déterminées des temps et de lieux hors desquelles il serait illégitime de l’appliquer.
En fait ceux qui possédaient le degré dont nous venons de parler sont apparus comme Rose-Croix dans des circonstances particulières mais ils ont pu apparaître sous d’autres noms et sous d’autres aspects dans d’autres circonstances.
Cela n’implique pas que le symbole dont leur nom est tiré soit réduit à leur seule période : en fait, il est plus ancien et son origine est proprement non définie. La seule chose que l’on peut dire c’est que le nom tiré du symbole n’a été appliqué à un degré initiatique qu’à partir du 14ème siècle dans le monde occidental. Il s’applique donc essentiellement à la forme traditionnelle de l’ésotérisme chrétien, et même de l’hermétisme chrétien.
Parlons de la légende de Christian Rosenkreutz, dont le nom est purement symbolique. Il apparaît moins comme un personnage historique que comme la représentation d’une entité collective ou comme l’une des légendes initiatiques.
Quel est donc le sens général de la légende de ce fondateur supposé et des voyages qui lui sont attribués ?
Après la destruction de l’Ordre du Temple, les initiés à l’ésotérisme chrétien se réorganisèrent, en accord avec les initiés à l’ésotérisme islamique, pour maintenir, dans la mesure du possible, le lien qui avait été apparemment rompu par cette destruction.
Mais cette réorganisation a dû se faire de façon plus cachée, (collège des invisibles), sans prendre appui dans une institution connue extérieurement et qui aurait pu être elle aussi détruite.
Les vrais Rose-Croix furent probablement les inspirateurs de cette réorganisation, au moins jusqu’à la rupture définitive du lien traditionnel dans le monde occidental au XVIIème siècle lors de la conclusion des traités de Westphalie qui mirent fin aux dernières traces de la chrétienté médiévale.
Les Rose-Croix se retirèrent alors en Orient et il n’y eut plus désormais en Occident aucune initiation permettant d’atteindre effectivement à ce degré.
L’enseignement traditionnel correspondant cessa alors de se manifester de façon régulière et normale.
Oû se retirèrent les Rose-Croix ?
Dans le royaume du prêtre Jean, représentation du centre spirituel suprême où sont conservés à l’état latent, jusqu’à la fin du cycle actuel, toutes les formes traditionnelles qui, pour une raison ou une autre, ont cessé de se manifester à l’extérieur.
Il est d’ailleurs tout à fait impossible de savoir si tel ou tel personnage fut un vrai Rose-Croix car il s’agit là essentiellement d’un état spirituel, donc purement intérieur, dont il serait fort imprudent de vouloir juger d’après des signes extérieurs quelconques.
De plus, en raison de la nature de leur rôle, ces Rose-Croix n’ont pu laisser aucune trace visible dans l’histoire profane, de sorte que, même si leurs noms pouvaient être connus, ils n’apprendraient rien à personne. Pour les personnages connus et communément désignés comme Rose-Croix, ils furent inspirés plus ou moins directement par les Rose-Croix auxquels ils servirent de porte-parole. Ils ne furent que rosicruciens.
S’il s’est trouvé un vrai Rose-Croix pour jouer exceptionnellement et accidentellement un rôle véritable dans les évènements extérieurs, ce sera malgré sa qualité plutôt qu’à cause d’elle et les historiens ne soupçonneront pas cette qualité tellement les deux choses appartiennent à des domaines différents.
L’histoire profane ne saurait saisir que le « dehors » des évènements.
Les vrais Rose-Croix durent aussi rester inconnus car aucun d’eux ne peut jamais s’affirmer tel, de même que dans l’initiation islamique, aucun çufi authentique ne peut se prévaloir de ce titre.
Il y a similitude entre les deux dénominations, mais pas équivalence car ce qui est impliqué dans le nom de çufi est d’un ordre plus élevé que ce qu’indique celui de Rose-Croix et se réfère à des possibilités qui dépassent celles de l’état humain, même envisagé dans sa perfection.
Il devrait être réservé à l’être qui est parvenu à l’Identité Suprême, but ultime de toute initiation.
C’est la même différence que celle entre l’homme véritable et l’homme transcendant dans le Taoïsme.
Un çufi véritable possède a fortiori le degré qui fait le Rose-Croix et peut, s’il y a lieu, accomplir les fonctions correspondantes.
On fait communément la même erreur pour les çufi que pour les Rose-Croix en appliquant le nom à ceux qui sont seulement sur la voie qui conduit à l’initiation effective sans avoir encore atteint même les premiers degrés de celle-ci.
Cela est également vrai pour le nom de yogi dans la tradition hindoue, lequel yogi a normalement atteint le même état que le çufi.
En fait, il faut désigner celui qui vise à l’état de çufi comme « mutaçawwuf » et non comme çufi. On peut d’ailleurs dire que celui qui se déclare lui-même Rose-Croix ou çufi, ne l’est certainement pas en réalité. Au mieux, il est Rosicrucien ou mutaçawwuf.
De même, si quelqu’un prétend appartenir à une organisation appelée Rose-Croix, il ne peut en être un véritable car ceux-ci ne sont liés à aucune organisation extérieure. C’est déjà vrai des organisations qui se firent appeler Rose-Croix au début du XVIIème siècle, et à plus forte raison par la suite car les Rose-Croix étaient alors partis d’Occident.
Ces dernières organisations n’ont aucun lien direct ni filiation authentique et régulière avec les vrais Rose-Croix.
Terminons sur le fait que la collaboration entre Rose-Croix et çufis a pu amener des personnages voyageant entre l’Orient et l’Occident à être l’un et l’autre, l’état spirituel qu’ils avaient atteint impliquant au-delà des différences existant entre les formes extérieures, et qui n’affectent en rien l’unité essentielle et fondamentale de la doctrine traditionnelle.
Maintenons néanmoins la distinction entre taçawwuf et rosicrucianisme : les Rosicruciens (disciples plus ou moins directs des Rose-Croix) sont uniquement ceux qui suivent la voie spéciale de l’hermétisme chrétien.
Mais toute organisation initiatique pleinement digne de ce nom et possédant la conscience effective de son but, a, au sommet de sa hiérarchie, des êtres ayant dépassé la diversité des apparences formelles.
Ceux-là pourront apparaître comme Rosicruciens ou mutaçawwufin, ils sont véritablement le lien vivant entre toutes les traditions parce que, par leur conscience de l’unité, ils participent effectivement à la grande Tradition primordiale dont toutes les autres sont dérivées par adaptation aux temps et aux lieux et qui est une comme la Vérité elle-même.